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Céline Estelle : « J’écris peut-être autant avec mes intuitions qu’avec mes mots… »

par Marianne
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Portrait de l'autrice Céline Estelle présentant son livre dans le hall luxueux d'un grand hôtel.

Et si certaines histoires naissaient ailleurs que dans l’imagination ? Dans son livre, Fractales de l’Inopiné, l’écrivaine Céline Estelle explore les liens invisibles qui unissent les êtres par-delà la vie, la mort… Une conversation sur l’intuition, la créativité et cette part de mystère qui accompagne l’écriture.

Les écrivains évitent une question : d’où viennent leurs histoires ? La réponse semble simple. On évoque le travail, la mémoire, les lectures, les rencontres, les influences… Ils écriraient en fonction d’actes réels, de souvenirs avant d’extrapoler… Ceci pourrait même constituer une méthode… parmi d’autres. Pourtant, une réalité émerge. Une soudaine intuition. Une certitude sans raisonnement préalable. Une présence intérieure difficile à nommer qui guiderait certains choix créatifs… La muse… ou bien plus encore ?

Une auteure spirituelle

Chez Céline Estelle, cette question est loin d’être anecdotique ! Formée à la communication, puis à la théologie, elle a été journaliste en spiritualités et autres spécialités pendant près de dix ans, rédactrice en chef de publications techniques puis s’est définitivement tournée vers la sophrologie et la relation d’aide en 2016. Cela semble logique : romancière depuis sa jeunesse, elle s’intéresse naturellement aux territoires où la psychologie flirte avec la spiritualité. Là où le visible dialogue avec l’invisible. Un style unique, reconnaissable, tantôt détaillé, tantôt concis et droit au but. Céline Estelle alterne les longues descriptions de l’état intérieur de ses personnages avec des réflexions humaines plus courtes, à l’état brut.

L’amour, source de transformation

Son roman Fractales de l’Inopiné explore ces frontières mouvantes. Les liens entre les êtres y dépassent le temps et l’absence. L’histoire : Pauline est journaliste. Elle est la meilleure version d’elle-même. Pourtant il manque une pièce au puzzle de sa vie. Jusqu’au soir où elle découvre un monde parallèle dans lequel réaliser tous ses rêves mais également se perdre…  Ce pourrait être le livre d’une médium, mais trop intello pour ça ! Une « romance dans l’astral » ? Trop conventionnel ! Non, ici l’Amour est une force de transmutation autant qu’un sentiment. Ses personnages évoluent entre synchronicités, intuitions, rencontres et semblent participer d’un dessein plus vaste… Qu’en est-il de leur créatrice ? Existe-t-il une force invisible qui accompagne son écriture ? À quel moment une idée cesse-t-elle d’être une simple construction mentale pour devenir « l’évidence intérieure » ? Les personnages précèdent-ils leur autrice ? Et que peut apprendre le Silence à quelqu’un qui passe sa vie à écrire ?

Pour cet entretien, nous avons choisi d’explorer la dimension la plus secrète de la création : celle qui ne relève ni de la technique ni de la méthode, mais de cette mystérieuse source intérieure dont naissent les bons livres.

Quelle force invisible accompagne votre écriture ?

C’est une vaste question. J’écris, je peins, je sculpte et je compose depuis l’adolescence et j’ai eu 51 ans cette année. Le temps n’a pas de prise sur moi, je continue toujours de… continuer ! C’est le seul but que je me fixe. Je suis quelqu’un de très tenace et rien ne peut me faire renoncer à cet objectif de vie. Je détourne même l’adversité à mon avantage pour en faire un outil de motivation. L’adversité me challenge et il y en a beaucoup dans le milieu artistique ! On peut me conseiller, me louer ou me critiquer, mon but est de tenir sur la durée dans mes différentes activités à savoir mon travail de thérapeute, de romancière, de plasticienne et de compositrice SACEM… La créativité ? On la déclenche en nous, à un moment donné, ou non, puis elle s’entretient ou se perd. Ce monde nous impose tellement de barrières, de conventions, d’obligations… Beaucoup cessent d’être créatifs dès qu’ils décrochent leur premier job. It’s a shame ! Peu importe que les mois et les années défilent… C’est mon objectif d’écrire et de créer jusqu’au bout de la vie !

Comment s’organise votre travail littéraire ?

Mon travail créatif s’organise par cycles de trois mois, car je suis également thérapeute, plasticienne et compositrice active. Mais je n’ai pas vraiment le sentiment d’en être l’initiatrice. Tout commence par une intuition, puis par une inspiration qui, depuis toujours, me semble inépuisable. La petite fille que j’ai été, l’adolescente, la femme de vingt ou trente ans vivent encore en moi. Elles cohabitent. Ces différentes strates de mon être dialoguent avec celle qui tient aujourd’hui la plume, et nourrissent son acte créatif. C’est une danse sans fin. Je ne m’impose rien que l’inspiration ne m’impose déjà… Je vis dans une grande sérénité, qu’il s’agisse de ma famille, de mon couple, de ma famille de cœur qui est celle que j’ai choisie, de mon métier de thérapeute, de ma maison qui est conçue dans cet esprit d’apaisement, à Vichy où je vis etc. J’évolue dans un contexte de beauté humaine et architecturale plein de sens. Comme dans mes livres, chaque élément de ma vie relève d’un choix et non du hasard. Bien que j’adhère parfois au concept de sérendipité…

Quel est le déclencheur du premier mot, de la première ligne ?

Il suffit parfois d’une image, d’un souvenir, d’un quartier traversé ou d’un voyage ancien pour ouvrir un territoire intérieur. L’écriture permet alors de revisiter ce qui fut, mais aussi d’habiter ce qui n’a jamais existé  Très vite, cette réalité parallèle acquiert pour moi une forme de « consistance », de substance. J’ai le sentiment d’être accompagnée lorsque j’écris : par mon ange gardien d’abord, puis par des présences plus subtiles qui lui sont peut-être liées. Ça fonctionne aussi avec la musique !

L’Été Gigi, mon précédent roman est né d’un rêve. Fractales de l’Inopiné rassemble, quant à lui, mes interrogations sur la vie et la mort, l’apparence, l’essence profonde, le bien, le mal, la foi contre la religiosité, le matérialisme contre l’essentiel. L’argent contre la liberté. Toutes ces réflexions convergent dans le parcours singulier de mon héroïne, Pauline. Comme elle, certaines expériences m’ont conduite à considérer que la mort n’est pas une fin, mais un passage.

Comment développer cette capacité de contact avec le subtil ?

En tant que sophrologue plutôt connectée, j’ai des techniques pour vous ! Mais en tant que petite humaine incarnée face au mystère de la Vie et du cosmos, je l’ignore ! Chacun doit cheminer en conscience, être là où il pense qu’il peut croître, posséder l’envie de ressentir d’autres possibles. Certaines personnes sont hermétiques à tout ça… Certains sont uniquement sur les possessions et les étiquettes, le statut etc. Ce doit être triste ! Je pense même que de n’avoir foi en rien doit être pénible. Personnellement, j’ai toujours ressenti cela. Des présences. La maison de famille est un ancien presbytère sur une colline, en Dordogne. Le jardin  jouxte le cimetière. Ce lieu a eu différentes attributions au fil du temps : maison du curé, dispensaire médical, orphelinat, avant d’être rendue à un usage plus séculier. Je le connais depuis mes deux ans. Petite, je montais seule l’allée qui mène au cimetière pour fleurir les tombes abandonnées, avec des fleurs des champs. J’y disais aussi une petite prière. Un jour, on m’a réprimandée pour cela et j’ai donc mis fin à mon « ministère » (rires) mais à 25 ans je me suis inscrite en licence de Théologie… Bien des années plus tard, lorsque mon fils aîné avait trois ans, je l’ai vu s’approcher du tombeau abandonné qui jouxte l’église. Il a alors effectué un petit rituel avec ses mains et prononcé une phrase qui m’a semblé sacrée. J’ai l’intime conviction que, jusqu’à l’âge de six ans environ, nous demeurons encore reliés à l’Intelligence qui nous a créés, comme si un fil invisible nous unissait au Mystère de nos origines. A mon cabinet, je devine les choses. Parfois c’est très étonnant. Et pourtant je sais demeurer une véritable cartésienne, disons à 90 % du temps. Je tiens à avoir les pieds sur terre.

À quel moment savez-vous qu’une idée n’est plus seulement mentale ?

Je perçois ceci à la relecture. Une idée juste produit une forme « d’accord intérieur », si je puis dire. À l’inverse, lorsqu’un passage continue de me déranger ou de créer une grosse dissonance, c’est qu’il ne trouve pas sa place dans l’ensemble. Je fonctionne à l’intuition : soit une idée résonne pleinement, soit je l’abandonne !

Avez-vous déjà eu l’impression qu’un personnage vous précédait ?

Connaissez-vous le principe de l’égrégore ? Une communauté de pensées, d’intentions finit par générer une forme de « réalité symbolique »… C’est intéressant le fonctionnement de l’égrégore. Il agit sur les énergies environnantes. Le personnage naît d’un processus assez comparable. L’auteur lui transmet son énergie, sa vision, une nature, une fonction particulière dans le récit et parfois même de l’amour. À un certain niveau d’investissement de l’auteur, il acquiert une cohérence qui lui est propre. Il peut alors sembler « précéder », comme vous dites, son créateur, comme s’il connaissait déjà le chemin qu’il doit emprunter. Vous pouvez communiquer avec un égrégore, c’est tout à fait possible. Est-ce souhaitable, par contre ? Je me garderais bien de répondre.

Que vous apprend l’écriture sur le silence ?

Je suis silencieuse de nature. Fille unique, j’ai été élevée dans une maison où l’ordre et la préservation des choses occupaient une place importante. J’ai été harcelée à l’école et même très jalousée par certains membres de ma propre famille. La jalousie n’est rien d’autre que trop d’oisiveté. Lorsque quelqu’un jalouse une autre personne parce qu’elle a des projets créatifs, ou des projets de vie, de construction ou qu’elle voyage ou se lance dans des aventures, c’est qu’il est lui-même trop oisif. Bref, être harcelée ou jalousée ça a construit mon caractère et ma façon de communiquer et d’écrire dans le silence ! Malgré de nombreux voyages, j’ai passé une grande partie de mon enfance dans le calme de ma chambre, entourée de livres. Quand les autres sortaient et jouaient au flipper, je lisais Rimbaud, Verlaine, Artaud… Je dormais avec mon globe-terrestre et je m’intéressais aussi énormément à l’ésotérisme. J’étais une petite fille très différente et on me l’a fait payé cher (rires). Je n’ai aucune rancœur, au contraire, car ces situations lunaires du passé trouvent leur place dans les livres que j’écris aujourd’hui ! De plus je pourrais me targuer d’avoir eu une vie riche et éloignée des conventions… Qui ne risque pas sa vie, la perd ! Du moins en essence.

Comment se développe la sérénité, selon vous ?

Le silence comme vous disiez, en est une composante. Avec mon mari, qui est aussi mon meilleur ami, nous préservons cette qualité de silence dans notre foyer. Nous lisons beaucoup, les livres sont partout, même trop d’ailleurs il y a des piles partout, et nous veillons à éloigner les énergies et les gens qui troublent notre équilibre. Nous trouvons l’harmonie dans des villages perdus chaque dimanche, dans des marais ou ailleurs. Nous découvrons, défrichons sans cesse ! Silence, sérénité et explorations ! À vingt-sept ans, j’ai passé deux mois seule sur l’île de Patmos, dans un dénuement presque total. Ma logeuse avait près de cent ans et voulait absolument porter mes valises sur son dos ! Si je l’en empêchais, elle me donnait des coups de canne ! J’ai eu des expériences de vie incroyables ! Je n’y cherchais rien d’autre qu’une présence au lieu, une disponibilité à ce qui pouvait advenir. En ce sens, l’écriture ne m’a rien appris du silence : elle s’inscrit dans une familiarité ancienne avec lui. Au silence s’ajoute parfois la routine. Pour moi, celle-ci est plus facile en vacances. Mais je l’applique chez moi également à l’année : lever très tôt ce qui est une torture pour moi mais je le fais quand même, douche très froide seconde torture, arroser le jardin, méditer, déjeuner, prendre l’air, dire mon mantra en promenant le chien puis commencer ma journée de travail, au rez-de-jardin, à mon cabinet, écrire et également composer, le reste du temps… Repousser tout ce qui ne convient pas à mon esprit et à mon alignement, torture trois (rires). Je suis autant dans l’activité absolue que dans une forme de contemplation car je crois que les deux nourrissent mes histoires… D’ailleurs j’ai toujours un prochain livre en tête. C’est une constante.

Quelle expérience spirituelle a le plus influencé votre manière de raconter : vos séjours en Grèce, aux États-Unis ou en Inde ?

Oui Patmos m’a marquée, je vais souvent en Utah, état d’élévation par excellence, et j’ai adoré Pushkar, en Inde… Dans mon guide de développement personnel « Voyage en Self-Love » j’ai relaté une rencontre inspirante avec un couple de Kanab également qui se trouvait « assez » et « suffisamment » là où tant veulent devenir « plus » et « encore »… Mais les deux expériences qui ont profondément transformé mon regard sont différentes… En 2005, à la suite d’une hémorragie lors de mon accouchement, puis en 2008, lors d’un épisode d’apnée du sommeil, j’ai vécu ce que j’interprète comme des expériences de mort imminente. Elles ont modifié durablement ma perception de la vie et de la mort. Je suis allée « ailleurs ». Et c’était bien plus magnifique que des paysages classiques, c’était un bain dans la vibration même de la vie. Mais ces événements ne suffisent pas à eux seuls à expliquer mon cheminement. Je pense et je crois que nous sommes nombreux à vivre ce type d’expériences sans toujours oser les évoquer. Elles bousculent les cadres habituels de compréhension simplement humaine.

On imagine souvent que les auteurs ont une vie trépidante. Est-ce votre cas ?

J’ai le sentiment d’avoir vécu plusieurs existences. Entre quinze et trente ans, j’ai énormément voyagé, cette curiosité ne m’a jamais quittée. Très jeune, j’ai acheté un studio au bord de la mer pour pouvoir m’y évader. Lorsque je travaillais à l’hôpital, à Paris, il m’arrivait d’arriver le vendredi avec mon maillot de bain et mes jumelles dans un grand panier : quelques heures après la sortie, j’observais les phoques dans la baie de Somme. Mes collègues ne comprenaient pas toujours cette liberté, sans doute parce que tout ce qui sort du cadre dérange, bouscule, surtout en France…

Quand j’explique que je suis sophrologue, auteure et parolière, on me demande souvent comment je peux faire tout cela à la fois, comme si avoir plusieurs casquettes était suspect. Le secret c’est la liberté, vous vous organisez à votre guise. Vous avez moins de pression et devenez plus efficace à gérer votre temps. Mon parcours est pluriel : journaliste-reporter pendant de nombreuses années, thérapeute depuis une décennie, consultante et formatrice depuis plus de vingt-cinq ans. J’ai notamment enseigné l’art graphique et le coloring dans des écoles de communication mais toujours comme free-lance. J’écris, je peins, je sculpte, je compose de la musique et je suis auteur-compositeur à la SACEM. Je vis, quoi ! Rien d’exceptionnel si ce n’est le désir de faire.

Je ne sais pas si cela ressemble à la vie d’écrivaine qu’on imagine. Pour moi l’écrivain vit dans un quartier brumeux de New York, tape son livre sur une vieille machine à écrire, une cigarette à la main. Eh non ! Je ne suis pas comme ça, pas dans cette vie en tout cas !

Merci Céline, c’était très intéressant ! Tenez-nous au courant de vos projets !

Fractales de l’Inopiné de Céline Estelle

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